Le patrimoine à Brazzaville

Eléments de réflexion.

La question dans le rapport entre développement et patrimoine est de savoir comment s’articulent les différents patrimoines afin de construire une identité, si ce n’est commune, au moins propre à une population.

Dans la classification des sites mondiaux de l’UNESCO, les régions tropicales, et notamment l’Afrique subsaharienne, apparaissent comme sous-représentées. Cette absence peut s’expliquer, d’abord, par le manque de moyens des Etats eux-mêmes, mais surtout par les problématiques directes de populations qui ont bien souvent comme préoccupation première, leur propre subsistance. Le monument historique apparait alors comme « un produit « luxueux », réservé aux sociétés développées . (Sinou A., 2001, p.413 « les valeurs du patrimoine bâti en Afrique » in Patrimoines et développement dans les pays tropicaux). 

Dans des pays ayant été dominés politiquement, le problème de la valeur du patrimoine hérité de la colonisation fait sens. Si les figures patrimoniales sont généralement porteuses d’images positives, certains monuments, notamment en Afrique, relèvent d’une forme de patrimoine « négatif ». La question se pose particulièrement  pour l’architecture coloniale, qui fait partie de la mémoire urbaine, mais qui rappelle aussi la domination occidentale (El Kadi G., Ouallet A., Couret D. , 2005).

« La valorisation de ce type de patrimoine par les Africains impliquerait une mise à distance de cette époque, une réappropriation de ce long moment de leur histoire, ainsi que la production de savoirs qui accorderaient aux Africains une place qui ne relève pas seulement de l’image du vaincu ». (Alain Sinou, 2001, p.417 « les valeurs du patrimoine bâti en Afrique » in Patrimoines et développement dans les pays tropicaux). Or cela demeure encore difficile, du fait des rapports de domination qui  existent encore que ce soit à l’intérieur des sociétés, ou entre les  anciennes colonies et les puissances européennes dans un contexte que certains observateurs qualifient de période post-coloniale.

Brazzaville est une ville de création exogène  sur le site de plusieurs villages du Pool. Fondée officiellement en 1880, mais alors il n’y a que quelques baraquements, elle fut vite capitale du Moyen Congo puis de l’AEF avant de devenir la capitale du Congo indépendant.  A ce titre elle a bénéficié de l’implantation d’édifices remarquables qui furent des jalons de la modernité citadine, certains témoignant de réelles innovations architecturales, beaucoup ayant été remarquablement préservés – plus par défaut d’aménagements que par volonté délibérée- jusqu’aux années 90 .
Au Congo, aucune politique n’est cependant dirigée vers ce type de « patrimoine », les projets de classification allant plutôt vers les composantes naturelles. Dans certains lieux, des bâtiments coloniaux remarquables ou qui ont marqué l’histoire locale ont toutefois fait  l’objet de réhabilitations (par exemple le Cimetière hollandais). 

Dans le cadre de Brazzaville, il nous semble judicieux de se questionner sur l’approche des « éléments vernaculaires » utilisée dans l’étude sur le patrimoine de Porto Novo (travail d’inventaire du patrimoine mené par l’Ecole du patrimoine africain dans la capitale béninoise).  Les langues, les danses, les contes, la cuisine, la nature ne sont ils pas eux aussi des éléments « tangibles » du patrimoine, bâtisseurs de dénominateurs communs ? Les langues reconnues ou non structurent des communautés. Les éléments naturels liés au fleuve Congo, Pool Malebo (appelé Stanley Pool du côté RDC), Cataractes, île Mbamou, Forêt de la patte d’Oie, etc.,  sont eux aussi des éléments ou « géosymboles » auxquels les Brazzavillois reconnaissent une valeur (historique, esthétique, magico-religieuse, vitale, etc.).

Chaque quartier des anciennes « cités »  de Poto-Poto et Bacongo semble être un  élément patrimonial à lui seul, du fait de la mémoire urbaine qui lui est attachée, tandis que le tout est entouré d’un patrimoine naturel inestimable (Bassin du Pool, cataractes, Forêt  de la Pate d’Oie, fleuve Congo, etc.). De plus, des éléments moins remarquables ont pu néanmoins être tout aussi structurants pour l’identité Brazzavilloise. En dehors des aspects architecturaux ou morphologiques,  l’ambiance même de la ville, sa culture, ses formes de citadinité s’incarnent dans des lieux de mise en scène, ou de mémoire collective liés à l’école, aux pratiques et innovations religieuses,  à la créativité musicale, à la fête … et il conviendrait de pouvoir intégrer dans une liste patrimoniale  certains de ces lieux de mémoire et de vie culturelle des vieux  quartiers, par exemple Poto-Poto et son école de peinture, certains de ses bars-dancings et musicaux historiques, Bacongo et ses avenues… (Dorier-Apprill, Kouvouama et alii.  Vivre à Brazzaville).

La préservation du patrimoine dans ces villes africaines, la mise en scène d’éléments anciens ou la création de nouveaux ne doit pas être déconnectée des réalités économiques et sociales des populations ni aboutir à un simple « embellissement » de la ville, mais servir la communauté.
L’histoire récente de Brazzaville, et on pense notamment aux guerres des années 1990, a cloisonné les pratiques spatiales des Brazzavillois. L’identification et la constitution d’un patrimoine commun, délié du temps, pourrait permettre aux populations de tous horizons de se rapprocher.  La tour Nabemba, endommagée puis restaurée, et qui symbolise ainsi le retour à la stabilité, au centre ville, est ainsi unanimement considérée comme l’un des symboles actuels de la ville par les jeunes lors d’une enquête menée en mai 2009.  Il en va de même de la construction récente,  en plein centre de Brazzaville du « Mémorial Savorgnan de Brazza »  de style néoclassique, édifié en 2006, pourtant sujet à un vif débat public lors de sa construction, quant à la place attribuée à l’explorateur, qui fut aussi le pionnier de la colonisation.

Après des décennies de stabilité architecturale dans ses vieux quartiers, Brazzaville change. L’apport récent de la reconstruction, et, au delà, le projet de modernisation rapide de certains quartiers centraux depuis le lancement des grands travaux de la Municipalisation accélérée en 2008 se traduit par l’ouverture de voies, des constructions d’immeubles dans le centre, de bâtiments publics sur  le site de la réserve forestière de la Patte d’Oie (Parlement, Bibliothèque, Ministère), de « logements sociaux » dans le  quartier de Bacongo, d’immeubles dans le quartier du Clairon. Un projet imminent d’aménagement de la corniche devrait modifier radicalement le visage des berges du fleuve etc.  Les dégradations du temps dues aux actions anthropiques et climatiques  ainsi que cette politique actuelle de modernisation de la ville  motivent l’urgence d’un inventaire précis du patrimoine afin de conserver une trace de ce qui a été.

 Références bibliographiques:

EL KADI Galila, OUALLET Anne, COURET Dominique (2005). « Le patrimoine moderne dans les villes du Sud : une articulation en cours entre mémoires locales, modernités urbaines et mondialisation », Autrepart 1/2005 (n° 33), p. 3-12.   .

DORIER-APPRILL Elisabeth, KOUVOUAMA Abel et alii (1997) . Vivre à Brazzaville, Karthala.

SINOU ALAIN (2001). « Les valeurs du patrimoine bâti en Afrique » in Patrimoines et développement dans les pays tropicaux ; Espaces Tropicaux N°18. Dymset.